Analyse visuelle : agressions racistes à Molenbeek

A l’occasion de la finale de la coupe de Belgique le dimanche 4 mai 2025, des hooligans néofascistes venus de Bruges ont effectué une incursion extrêmement violente dans la commune de Molenbeek. Après des premiers débordements et affrontements avec la police vers la Gare centrale, des supporters ont immobilisé le métro en cassant une porte vers Sainte-Catherine. Une partie de ces hooligans s’est dirigée à pied vers Molenbeek en passant par Ribaucourt.

Nous avons reconstitué les multiples agressions commises dans la Rue Vanderstichelen. C’est à la suite de ces attaques et dégradations, et celles qui ont précédé dans le centre de Bruxelles, que la réaction des habitants pour se défendre interviendra dans la même rue.

Sur base d’une dizaine de vidéos collectées sur internet que nous avons synchronisées*, notre analyse visuelle :

  • permet une compréhension chronologique de tous les faits qui se sont déroulés dans cette rue.
  • montre que sur les trois supporters brugeois frappés dans cette rue, au moins deux n’étaient pas de simples supporters mais certains des assaillants ayant activement participé aux agressions racistes, notamment par des coups de pied, coups de poing et jet de projectile contre les passants.
  • démontre l’absence d’intervention policière pendant les nombreuses agressions des hooligans dans cette rue alors que plusieurs membres du groupe participaient aux débordements à la gare centrale, plus tôt dans la journée. La première intervention policière visible sur les images consistera à asperger de gaz depuis une voiture de police un jeune sur une trottinette alors qu’il laisse passer le véhicule.

* Voir montage vidéo en bas de page. Ce montage rassemble l’ensemble des vidéos trouvées en ligne et utilisées pour cette analyse visuelle.

Séquence 1 – Agressions contre les conducteurs de scooters

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Sur cette première vidéo, une partie du groupe bloque la rue Vanderstichelen à des conducteurs de scooter avant de les agresser physiquement.

Parmi le groupe au milieu de la route, un homme (A) est particulièrement violent et agité.


Plusieurs éléments le rendent reconnaissable : forte corpulence, démarche caractérisée par un mouvement de bras en balancier très prononcé, manches remontées jusqu’aux coudes, légèrement dégarni au front, pull noir avec le logo « 1891 » porté par de nombreux hooligans brugeois lors de cette journée, pantalon foncé, chaussures noires avec bords blancs.

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Après qu’il a posé une cannette au sol, il s’approche en gesticulant les poings serrés vers un homme sur son scooter à l’arrêt.

Alors que le conducteur du scooter essuie déjà des coups à la tête par plusieurs membres du groupe, l’homme A le frappe à plusieurs reprises avec ses mains et ses pieds.

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Juste après qu’un homme intervienne en réaction en jetant un projectile de l’autre côté de la rue (timecode), l’homme A empêche un autre conducteur de scooter de faire demi-tour et lui fait perdre l’équilibre. Tandis que le scooter est à terre, il assène avec d’autres plusieurs coups au conducteur qui tente de fuir.

A la fin de cette vidéo, les hooligans reprennent la route en remontant la rue vers la station service au croisement avec la rue Picard.

Séquence 2 – L’attaque du magasin de bricolage

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Dans cette vidéo, les hooligans font demi-tour et lancent une charge en direction du hangar d’un magasin de bricolage.

Cette séquence intervient chronologiquement après la première, le scooter à terre est visible sur certaines images en arrière plan (time code). La laps de temps entre ces deux vidéos est certainement court car le conducteur du scooter qui a réussi à faire demi tour est visible, dos au groupe.

L’homme (A) qui a précédemment agressé les conducteurs de scooter participe à cette charge.

Lorsque que le groupe arrive à hauteur de l’entrée du magasin de bricolage (timecode), un jeune homme portant une casquette se trouve devant le hangar. Il sera pris pour cible par un des assaillants qui s’apprête à lui donner un coup de poing avant de sortir du champ de la caméra.

Le moment précis où le hooligan tente d’assener ce coup de poing a été filmé par un autre témoin. Cette deuxième vidéo permet de voir que le jeune parvient à esquiver le coup avant de se replier à l’intérieur du hangar tandis qu’un deuxième jeune homme essaie de le rejoindre en essuyant plusieurs coups de pied au passage.

L’homme aux chaussures noires et blanches (A) est visible (timecode) en train de donner un coup de pied à ce deuxième jeune homme à terre pendant qu’il tente à son tour d’entrer dans le hangar. Dans cette vidéo, sa ceinture noire est de nouveau visible, il ne fait aucun doute qu’il s’agit du même homme.

Un homme fait un salut nazi (time code) vers l’intérieur du hangar où les deux jeunes sont entrés. Quelques secondes plus tard (1:25), un autre homme semble également faire un salut nazi en direction des passants dans la rue.

Juste après, l’homme A qui a pris soin de remonter son cache-cou noir sur le bas de son visage s’empare d’une bonbonne de gaz et la jette dans le hangar (timecode).

Le groupe reprend sa route vers la station service au croisement avec la rue Picard, et fait de nouveau marche arrière pour une nouvelle charge vers le magasin de bricolage.

Un homme plus âgé (timecode) qui se trouve alors dans le hangar se fait frapper violemment par un des hooligans en short noir (B) et tombe. Il s’agit du propriétaire du magasin qui est âgé de 73 ans. Il témoignera à la presse : « Ils étaient 15 ou 20 à entrer, ils ont cassé du carrelage, jeté des bonbonnes de gaz. Moi, je sortais juste de l’hôpital pour une opération aux poumons, j’ai essayé de leur dire : “S’il vous plaît, je ne veux pas de problème”, mais non, ils m’ont frappé à la tête. Je suis tombé et là ils m’ont donné des coups de pied, je me suis évanoui. » Selon Le soir, le septuagénaire a été conduit à l’hôpital et en est ressorti dans la soirée.

Au premier plan de l’image, un homme en jean bleu (C) s’approche de l’entrée du hangar pendant qu’une grande partie du groupe jette des projectiles vers l’intérieur du magasin.

Il se distingue aisément grâce à ses chaussures blanches, son jean bleu serré au niveau des mollets, sa casquette noire, son pull noir et l’autre pull noir attaché à la taille sur lequel sont imprimées des écritures blanches partiellement visibles.

L’homme au jean bleu (C) s’approche du hangar avant de sortir du champ de la caméra. Grâce à une autre vidéo prise au même moment depuis un point de vue différent que nous avons synchronisée (timecode), nous le voyons donner un coup de pied au gérant du magasin alors que ce dernier est déjà à terre.

Interrogé par Le soir, le fils du gérant témoigne : « « J’ai vu mon père se faire tabasser, j’ai essayé d’intervenir mais je n’ai rien pu faire. Ils m’ont tabassé aussi, on m’a jeté trois bonbonnes de gaz dessus. Heureusement j’ai pu me protéger en me réfugiant dans une petite pièce. » Pour le jeune homme, qui présente un œil au beurre noir et des côtes cassées, le caractère raciste de ce raid de hooligans brugeois ne fait aucun doute. « Ils criaient : “On va vous tuer, ce sera ton dernier jour” ou “Retourne dans ton pays” », raconte-t-il, lui qui parle parfaitement le néerlandais. »

Juste après l’agression du propriétaire du magasin, l’homme aux chaussures noires et blanches (A) apparaît à l’image en train de jeter un projectile (2:16) dans la rue en direction des habitants témoins de cette attaque.

A la fin de cette vidéo, une partie du groupe décide de redescendre la rue vers la fresque murale, à l’intersection avec la Rue Ribaucourt.

Séquence 3 – Nouvelle charge en direction de la fresque murale

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Le début de la vidéo suivante prise d’un point de vue opposé (en face) intervient quelques secondes après.

Dès le début de cette vidéo, l’homme au jean bleu (C) fonce vers les passants qui se trouvent au bout de la rue vers la fresque murale.

Sur le trottoir de droite, l’homme aux chaussures noires et blanches (A) court également vers le bout de la rue où des jeunes commencent à intervenir en jetant quelques objets pour se défendre face à cette nouvelle charge. La police n’est toujours pas présente sur les lieux.

Séquence 4 – L’autre partie du groupe remonte vers la station essence

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Au même moment, une autre partie du groupe ne fonce pas vers la fresque murale, mais prend la direction inverse pour remonter la rue Vanderstichelen dans l’autre sens vers la station-service. Les hommes qui ont foncé vers la fresque murale ne sont pas visibles dans cette autre vidéo (timecode). Ni l’homme aux chaussures noires et blanches (A), ni l’homme au jean bleu (C) qui étaient parmi les premiers à participer à la charge ne se trouve dans ce groupe non plus. Par contre, plusieurs hommes ayant participé aux assauts successifs sont visibles de face cette fois-ci.

Nous reconnaissons notamment l’homme au short noir (C) qui a frappé et mis à terre le gérant du magasin de bricolage.

Séquence 5 – Riposte des habitants et usage injustifié du gaz lacrymogène d’un policier contre un passant

Cette vidéo filme le même segment de rue devant la fresque murale où le groupe de hooligans a chargé avant de faire demi-tour.

L’homme aux chaussures noires et blanches (A) qui a participé à cette charge ainsi qu’aux précédentes essuie des coups de plusieurs jeunes hommes. Il est aisément reconnaissable tant par le mouvement de ses bras que par ses vêtements, sa coiffure et sa ceinture détachée.

C’est à ce moment-là que la première voiture de police, feux bleus allumés, arrive dans cette rue.

Un policier sort calmement de son véhicule pendant que le groupe d’hommes l’interpelle en indiquant la direction prise par le groupe de hooligans.

A la fin de cette vidéo, le policier remonte dans sa voiture et démarre en prenant la direction des assaillants que leur indiquaient les jeunes.

En dépassant un jeune homme sur une trottinette électrique qui se déporte à gauche pour laisser passer le véhicule, le policier l’asperge de gaz depuis la fenêtre du conducteur. D’autres jeunes hommes semblent également atteints par le spray.

Le logo arrondi avec une tête de berger allemand sur fond blanc sérigraphié sur la vitre arrière droite indique que le véhicule appartient à la brigade canine. Le numéro 4831 est lisible sur le toit de la voiture.

Séquence 6 – Deuxième riposte visant deux hommes, dont un des assaillants

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Dans une autre vidéo, deux hommes font l’objet de la riposte d’un groupe de jeunes devant la station-service où le groupe de hooligans se dirigeait précédemment. Nous pouvons identifier qu’un des deux supporters en train d’essuyer de coups par plusieurs personnes est l’homme aux chaussures blanches (C) qui a participé aux attaques décrites précédemment, et qui a notamment donné un coup de pied au gérant du magasin de bricolage alors qu’il était à terre. Il porte sa casquette noir au début de la vidéo, mais pas à la fin.

On distingue ses vêtements décrits précédemment : chaussures blanches, jean bleu serré au niveau des mollets, pull noir autour de la taille avec des inscriptions blanches, pull noir. Il tient sa casquette noire dans sa main.

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Une vidéo le filme depuis un autre point de vue, il n’a plus de casquette à ce moment-là.

Sur base de cette dernière vidéo ainsi que de caractéristiques physique (visages, tatouages à l’avant-bras gauche, etc.), un collectif antifasciste l’a reconnu sur d’autres photos en tribune devant une banderole du groupe hooligan fasciste ‘North Fanatics 13’. Sur une des captures d’écran, on le voit faire un salut de Kühnen (salut néonazi avec trois doigts, variante du salut hitlérien) lors d’un match contre le Standard de Liège en août 2024.

Conclusions

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Les vidéos des jeunes attaquant certains hommes brugeois ont aussi été largement diffusées. Les images ont été commentées sans toujours expliquer le contexte dans lequel ces actes intervenaient. L’analyse visuelle des événements de la rue Vanderstichelen ne permet pas de qualifier les brugeois faisant la cible de la « riposte » de « tout aussi innocents » que les habitants du quartier attaqués. En effet, au moins deux des trois hommes frappés par les jeunes hommes dans cette rue n’étaient pas de simples « supporters de Bruges » mais ont activement participé aux attaques racistes.

Le bourgmestre de Bruxelles Philippe Close, qui est aussi le chef de police administrative au niveau local, a remercié « les forces de l’ordre pour leur intervention rapide ». Pourtant, l’analyse visuelle montre que dans la rue Vanderstichelen, la police n’est pas intervenue pendant les attaques successives des assaillants brugeois. Dans cette rue, la police n’apparait sur les images qu’après la réaction des habitants ripostant physiquement face aux agressions racistes du groupe de hooligans. Les premiers à avoir fait les frais de l’intervention de la police ne sont pas les hooligans, mais les jeunes lorsqu’un policier a utilisé du gaz lacrymogène contre eux sans aucune raison.

Cette absence policière interroge car certains des agresseurs sont visibles sur des vidéos prises plus tôt dans la journée à la Gare de Bruxelles-centrale alors qu’ils participent déjà aux affrontements. Nous avons identifié dans une première vidéo (voir à 1:46) l’homme (B) aux chaussures blanches, en jean serré bleu et pull noir autour de la taille alors qu’il traverse le boulevard de l’Impératrice à proximité de la gare. L’homme à la veste beige et casquette noire et l’homme à la capuche et aux manches gris clair qui fera un salut nazi dans la rue Vanderstichelen sont également rconnaissables devant l’hôtel Hilton (voir entre 0:10 et 0:14) qui se situe en face de l’entrée principale de la gare.